Depuis quelques années, on voit grandir, dans certains milieux chrétiens, l’intérêt pour des pratiques juives comme le seder de Pessa’h, les fêtes bibliques, le shabbat, la hanoukkah, le port des tsitsit, la mezouza, ou encore l’usage du nom Yeshoua. Pour plusieurs croyants, c’est une façon de se rapprocher des racines, d’honorer l’Ancien Testament, ou d’exprimer une solidarité envers Israël.
Pourtant, du côté juif, cette tendance ne suscite pas seulement de la curiosité. Elle provoque une inquiétude réelle, parfois même une douleur. Adam Eliyahu Berkowitz insiste justement sur ce point : ce qui semble positif et fraternel à des chrétiens peut être vécu tout autrement par des Juifs, parce que cela touche directement à l’identité, à la mémoire et au sacré.
Des chrétiens, avec de bonnes intentions, adoptent certaines ordonnances juives. Sans s’en rendre compte, ces pratiques blessent le peuple juif et sont perçues comme un manque de respect.
Ce texte a pour but d’expliquer comment elles sont reçues et comprises du point de vue juif. Pour nourrir cette réflexion, je me suis appuyé sur une publication d’Adam Eliyahu Berkowitz parue le 25 janvier 2026, intitulée « Is Christian Zionism an Existential Threat Destroying Jews and the Nation of Israel? » (Le sionisme chrétien menace-t-il l’existence du peuple juif et de la nation d’Israël?), dans laquelle il exprime son regard juif sur cette tendance. Si vous désirez lire l’article dans son origine, il suffit de cliquer sur le lien.
Le judaïsme n’est pas seulement une foi, c’est une identité
Pour beaucoup de Juifs, être juif n’est pas d’abord une option spirituelle qu’on choisit un matin. C’est une appartenance, une continuité familiale, une histoire portée sur des milliers d’années. Cela façonne la conscience de soi, la mémoire collective, le rapport aux persécutions, à l’exil, au rejet, et au combat pour survivre comme peuple distinct.
Berkowitz décrit cette dimension identitaire avec force : à ses yeux, le judaïsme est enraciné dans une lignée et dans une histoire nationale gardée au prix fort. Dans ce cadre, quand un chrétien se met à pratiquer des ordonnances juives, ce n’est pas automatiquement perçu comme un simple geste de piété ou de fraternité. Cela est vécu comme un brouillage des frontières, voire comme une appropriation d’une identité préservée à travers les siècles.
Quand l’imitation s’accompagne de réinterprétations chrétiennes
La sensibilité s’intensifie quand ces pratiques sont relues avec des interprétations qui ne correspondent pas à la compréhension juive. Berkowitz raconte, par exemple, avoir été frappé en découvrant des chrétiens célébrant un seder de Pessa’h avec des anomalies d’interprétation, en associant des éléments du rite à Jésus de manière qui, du point de vue juif, déforme le sens original.
Autrement dit, ce n’est plus seulement je découvre. C’est je prends et je redéfinis. Et cela est vécu non comme un hommage, mais comme une profanation.
Une sélection des pratiques qui rejette la tradition juive
Un autre point revient souvent : certains chrétiens adoptent ce qu’ils considèrent biblique, mais rejettent ce qu’ils appellent rabbinique. Ils veulent les commandements sans la tradition juive, les symboles sans les gardiens de ces symboles, la Torah sans le peuple qui la porte.
Berkowitz dénonce cette démarche comme une appropriation indépendante : prendre des pratiques juives tout en refusant d’être guidé par des Juifs pratiquants et par la compréhension juive de ces pratiques. Pour beaucoup de Juifs, ce refus de toute autorité juive ressemble à un manque d’humilité, avec cette impression implicite : nous ferons mieux que vous. Je sais que ce n’est pas de cette façon que c’est vécu, mais c’est ainsi que c’est perçu.
Le nœud central : confesser Jésus est incompatible avec la loi juive
Il faut aussi nommer une réalité théologique majeure. Dans le judaïsme traditionnel, adorer Jésus comme Fils divin de Dieu est considéré comme une transgression de l’unicité de Dieu. Le judaïsme confesse chaque jour, dans le Shema, l’unité absolue de Dieu. Cette confession structure la foi et la fidélité au Dieu d’Israël.
Berkowitz souligne un point crucial : un chrétien n’est pas tenu d’obéir à la loi juive. Mais l’identité d’Israël, dans la conscience juive, est liée à l’alliance du Sinaï et à l’obéissance à la Torah. Donc, quand un chrétien pratique des ordonnances juives tout en confessant Jésus comme Seigneur, beaucoup de Juifs y voient une contradiction interne, non par hostilité gratuite, mais parce que Jésus n’entre pas dans l’équation religieuse juive.
Et si, en plus, certains chrétiens affirment devenir Israël tout en gardant cette foi en Jésus, Berkowitz y voit une menace directe pour la continuité du peuple juif comme peuple distinct.
Les revendications d’identité tribale et la peur d’une dilution
Un aspect particulièrement sensible concerne les revendications d’identité tribale. Berkowitz évoque des chrétiens qui se disent issus des dix tribus perdues, parfois de la tribu d’Éphraïm, et qui affirment ne pas avoir besoin de conversion parce qu’ils seraient déjà d’Israël.
Pour un Juif, ce type d’affirmation ne ressemble pas à une simple conviction personnelle. Cela peut être perçu comme une invalidation de l’identité nationale juive, transmise par la filiation et encadrée par des repères communautaires anciens. Quand quelqu’un prétend entrer dans cette identité sans reconnaissance du peuple juif, et sans se soumettre aux exigences juives liées à l’appartenance, cela est vécu comme une atteinte à la structure même de ce que signifie être Israël.
La question de la sainteté et des limites autour du sacré
Berkowitz insiste aussi sur un contraste culturel et spirituel : la manière d’approcher le sacré. Dans le judaïsme, certaines limites existent précisément pour protéger la sainteté : respect des écrits sacrés, prudence concernant le Nom de Dieu, règles de révérence et bien d’autres encore.
Il mentionne, par exemple, l’inconfort ressenti quand des chrétiens utilisent le tétragramme « YHWH » comme s’il s’agissait d’un usage normal, alors que, dans la tradition juive, ce Nom n’est pas prononcé et est entouré de précautions. Quand cette sensibilité est refusée, cela renforce une impression douloureuse : vouloir la proximité avec le sacré, mais sans accepter les limites qui, pour les Juifs, font partie de la sainteté. Cela est inconcevable pour eux.
La crainte d’un futur où le judaïsme deviendrait une branche du christianisme
Au fond, l’inquiétude exprimée est celle-ci : si des chrétiens adoptent les commandements, les redéfinissent, rejettent la tradition juive, puis affirment être le vrai Israël, alors l’identité juive distincte pourrait être dissoute. Berkowitz va jusqu’à évoquer une image choc d’un culte du Temple qui deviendrait christocentrique, ce qui, du point de vue juif, représenterait une profanation.
Que l’on partage ou non cette crainte, on comprend l’enjeu : pour beaucoup de Juifs, il ne s’agit pas d’un simple débat liturgique, mais d’une question de survie identitaire.
Ce que des chrétiens peuvent retenir avec humilité
Si l’on veut agir avec amour et intelligence, quelques repères simples peuvent aider.
Premièrement, distinguer l’étude et l’imitation. Étudier les fêtes, leur sens biblique, leur accomplissement en Christ, oui. Reproduire des rites juifs en les reconfigurant, surtout sans relation réelle avec des Juifs pratiquants blesse assurément.
Deuxièmement, refuser toute revendication identitaire du type nous sommes Israël. L’Évangile appelle les nations à venir à Dieu par Jésus, pas à effacer l’identité du peuple juif en se l’appropriant.
Troisièmement, respecter la sensibilité juive face au sacré, en particulier sur l’usage du Nom divin et sur la manière de parler des ordonnances.
Quatrièmement, si l’on veut comprendre Jésus dans son contexte juif, il est souvent plus sage de commencer par apprendre, écouter, et reconnaître la profondeur du judaïsme, plutôt que de rejouer ses pratiques.
Conclusion
Beaucoup de Juifs ne refusent pas que des chrétiens aiment l’Ancien Testament, ni que des chrétiens s’intéressent à l’arrière-plan juif de la foi. Ce qui blesse et inquiète, c’est lorsque des ordonnances sont prises hors de leur cadre, réinterprétées, pratiquées sans révérence selon les limites juives, et parfois utilisées pour soutenir l’idée que l’identité juive pourrait être absorbée par un christianisme judaïsé.
Comprendre cela ne demande pas d’abandonner la foi en Jésus. Cela demande de choisir l’humilité, le respect et la clarté. Et cela ouvre une voie plus saine : honorer le peuple juif sans s’approprier ce qui ne nous appartient pas, et garder Jésus au centre, sans déplacer l’Évangile vers une imitation identitaire.
Mots hébreux retirés du texte, avec leur définition
Shema : Confession centrale de la foi juive proclamant l’unicité de Dieu. Elle est tirée de Deutéronome 6.4 et est traditionnellement récitée matin et soir.
Pessa’h : Fête de la Pâque dans le judaïsme, commémorant la délivrance d’Israël de l’esclavage en Égypte.
Hanoukkah : Fête juive commémorant la reconsécration du Temple de Jérusalem après sa profanation, associée à la victoire des Maccabées et à la « fête des lumières ».
Tsitsit : Franges rituelles portées sur un vêtement, en mémoire des commandements de la Torah, fondées notamment sur Nombres 15.37-41.
Mezouza : Petit étui fixé au montant d’une porte contenant un parchemin avec des passages bibliques, surtout Deutéronome 6.4-9 et 11.13-21, rappelant l’obéissance à Dieu.
Halakha : Ensemble des lois et règles de vie du judaïsme, dérivées de la Torah et développées par la tradition juridique juive.
Cohanim : Descendants des prêtres issus d’Aaron, ayant un statut particulier et des fonctions liées au sacerdoce dans la tradition juive.
Lévites : Membres de la tribu de Lévi, associés au service du Temple et à diverses fonctions religieuses dans l’histoire d’Israël.
Mitsvot : Commandements, prescriptions ou devoirs de la Torah. Le terme désigne l’ensemble des commandements bibliques, souvent comptés traditionnellement au nombre de 613.
YHWH : Transcription des quatre lettres hébraïques du Nom divin, considéré comme ineffable dans le judaïsme. Il n’est traditionnellement pas prononcé et est remplacé par d’autres expressions.
Adonaï : Terme hébreu signifiant « Seigneur » ou « Maître », utilisé à la lecture pour remplacer le Nom ineffable.
HaShem : Expression hébraïque signifiant « Le Nom », utilisée pour parler de Dieu sans prononcer le Nom ineffable.
Mikveh : Bain rituel utilisé pour des purifications selon la loi juive, notamment dans divers contextes de sainteté.
Éphraïm : Nom d’une tribu d’Israël issue de Joseph, souvent associé, dans certaines traditions, au royaume du Nord et aux dix tribus.
